samedi 31 mars 2012

Consortium 13

Consortium 13

Ici le 13ème bulletin abrégé du Consortium, bref compte-rendu de la dernière réunion à Mumbay (Inde).

Le thème majeur était le suivant : "quelles perspectives pour les émergents (BRICS) ?"
Mais les thèmes abordés ont été plus nombreux, et les discussions ont évoqué l'ensemble des régions du globe.

La place de la Chine dans la production et le commerce mondial a généré les premières discussions. Si la Chine s'est intégrée graduellement dans l'économie monde, elle le fait à sa façon, en fonction aussi d'intérêts à long terme, que semblent ne pas comprendre les USA ou l'Europe. Par sa politique de dumping, la Chine s'est assuré plus de 60% de la production textile mondiale. Elle produit plus de 90% des "terres rares", et veut en maîtriser désormais la valorisation. Elle exerce une influence de plus en plus grande sur les marchés de matières premières (en Australie, au Canada et en Afrique), en étant certes client, mais en prenant des participations de plus en plus importantes. Les industries de pointe sont aussi touchées : il n'est que de voir la situation de la production des panneaux solaires photovotaïques, en faillite en Europe et aux USA, concurrencées sur les coûts. En somme, pour chaque activité ou secteur qui la concerne, la Chine tend à une stratégie hégémonique, fondée sur le long terme.
Le Yuan devrait assez vite (sur dix ans) devenir une monnaie de réserve, au même titre que le dollar américain, l'euro, ou le yen japonais (qui pourrait se voir dégrader).
Cependant, les inégalités croissantes (et les revendications afférentes) risquent de conduire à une certaine instabilité sociale dans les années à venir.
Conseil : investir à trois ans, et suivre l'évolution politique en priorité.

L'Inde et l'Afrique subsahrienne sont comparables : d'extrêmes inégalités, et de forts potentiels (mais encore gâchés). La pauvreté endémique des populations, même s'il se constitue une classe moyenne, est le principal handicap des ces pays. Sans compter les infrastructures très ingales et une relative instabilité institutionnelle. Toutefois, la Chine investit beaucoup en Afrique subsaharienne, attirée par les matières premières et les terres agricoles. Elle vend aussi, et tend à évincer non seulement les compagnies occidentales, mais aussi les producteurs locaux, et les commerçants indiens. Donc, l'Afrique subsaharienne est à surveiller avec attention, car elle peut fortement décoller dans les dix ans à venir, si elle parvient à exporter plus que des matières premières. Pour ce qui est de l'Inde, elle n'est que partiellement ouverte à l'économie monde et dispose d'une classe d'entrepreneurs conséquente (et nationaliste) : les compagnies étrangères ne peuvent s'y implanter que dans un cadre fortement contraignant (comme en Chine ou en Russie), et à condition d'avoir une envergure internationale bien établie.

L'Amérique du sud est une zone dynamique mais les inégalités y restent fortes. Elle est cependant de plus en plus autonome de son voisin du nord qui est encore son principal client. Le Vénézuela de Chavez fait beaucoup de bruit son son autonomie, mais le Brésil, plus discret sur ce point, avance aussi, notamment par ses partenariats "sud-sud" (avec la Chine aussi). Pour nos membres investisseurs directs, il reste peu de secteurs d'investissement qui ne soient pas saturés, et les concentrations ont déjà commencé : c'est à ce niveau que l'on peut jouer, mais le ticket d'entrée est élevé. A moins de tenter sa chance hors du Brésil, et en évitant les payx de la zone coca.

La Russie restera encore une zone d'ombre : l'état et les oligarques verrouillent encore l'investissement.

Restent la Mongolie, mais elle est dans la sphère de la Chine ; le Sud-est asiatique qui se développe, l'influence chinoise est parfois mal acceptée, ce qui donne des opportunités aux autres investisseurs (à condition de composer avec une bureaucratie souvent corrompue) ; l'Indonésie et bientôt les Philippines, sont plus abordables.

--- Le prochain bulletin sera consacré aux pays dits occidentaux.

samedi 24 mars 2012

information

de l'information

L'information occupe une place majeure dans les interactions sociales. La collecter, la lire et la décrypter, l'utiliser pour prendre des décisions ou pour des raisons sociétales (marquer son appartenance, par exemple) ... elle a des usages si divers qu'ils ne semblent pas "catégorisables".

Mais qu'est-ce que l'information ?

 

De façon concrète, il s'agit de la mise en forme de nouvelles et de faits. Et c'est là qu'il faut d'abord réfléchir.
S'il ne s'agit que de rapporter des faits et événements, il est déjà assez difficile de le faire, selon que l'on est témoin direct ou indirect, et vu la subjectivité des témoignages. Cependant, au moyen du recoupement des diverses sources et témoignages, le journaliste peut proposer une description assez fiable de faits, comme les faits divers, un phénomène naturel (tempête, séisme, ...), une manifestation, ...
Il faut également contextualiser le fait ou l'événement. C'est-à-dire le mettre en relation avec des faits de même nature, qui peuvent aussi l'expliquer. La contextualisation est une mise en forme seconde, où l'interprétation a une grande part. Par exemple, pour la relation d'un séisme, la contextualisation peut aussi bien comprendre la relation des séismes antérieurs (et les comparaisons afférentes), qu' un état et une évaluation des mesures préventives prises par les "autorités", qu'une condamnation de la mauvaise gestion des risques, ... De fait, la contextualisation donne une signification à un événement singulier, en lui ôtant sa singularité (au moins partiellement) et en l'inscrivant dans une continuité.
Enfin, l'événement peut être analysé ou commenté, c'est-à-dire interprété. L'événement devient synptôme , voire prétexte (pré-texte), et passe à l'arrière-plan en tant que tel. Et c'est dans l'interprétation que se déploie l'idéologie, la tentation d'influencer le lecteur en lui imposant des schémas de pensée, parfois à son insu.

 

L'information est-elle contrôlée ou libre ?

Au vu de ce qui précède, la question semble bien naïve. Sans être paranoïde, l'information est effectivement contrôlée à toutes les étapes de sa diffusion. D'abord, la recension des faits est effectuée le plus souvent par les autorités, auprès desquelles s'informent les agences de presse (qui communiquent entre elles). Il existe aussi d'autres sources, comme les associations, ONG, observatoires divers etc... , mais les informations des autorités tendent à primer car elles sont "officialisées". Et les autres sources ne sont pas nécessairement plus "objectives" que les autorités. Le journaliste ne sera pas nécessairement en état de vérifier l'information ou de la recouper : limitations des autorités, manque de moyens, précipitation, politique de son employeur, incompétence, ... les raisons ne manquent pas pour que des événements soient en fait directement relatés par les autorités, sous le couvert de journalistes plus ou moins complices.
Soit un exemple concret, et très local. Dans une petite commune, "à deux kilomètres des habitations les plus proches, un entrepôt de bois est victime d'un incendie, signalé aux pompiers (à trois kilomètres de là), par un automobiliste, à une heure du matin, un dimanche. Les pompiers ont éteint l'incendie à trois heures du matin, étant sur les lieux à une heure vingt minutes (selon leur commandant). Quatre ans auparavant, le même entrepôt avait aussi subi un incendie dans le même créneau horaire. La gendarmerie enquête sur l'hypothèse d'un incendie volontaire". 

Le journaliste, un "échotier", n'a pas eu à se déplacer : c'est la gendarmerie qui lui a communiqué l'information qu'il a fait publier dans le journal local (après approbation du rédacteur en chef de la rubrique. 
Mais il se dit que cet entrepôt appartient à un entrepreneur de BTP qui dérange : il s'est fait des ennemis d'employés licenciés de façon cavalière, et dérangerait d'autres entrepreneurs bien implantés localement et pour lesquels il représenterait un danger concurrentiel. Il a été question aussi d'un camp de Roms établi à deux kilomètres. Bien sûr ce ne sont que des ragots, mais une véritable enquête journalistique devrait les infirmer ou les légitimer. 
Mais ... le journaliste (un simple correspondant) réside à 30 kilomètres de là, et les concurrents suspectés par la rumeur sont des annonceurs généreux.
Alors, si à un si petit niveau se liguent tant d'intérêts et de petitesse, qu'en est-il à d'autres niveaux ? Ce petit exemple montre que l'information est contrôlée, même pour des faits divers. Il va de soi que le contrôle est plus important quand il s'agit d'informations de niveau national ou international.
Le contrôle s'exerce au moins aux niveaux suivant : la collecte de l'information, son tri et son classement, sa mise en forme, sa diffusion.

 

La déception de la "net-information".

Quelques utopistes (ils furent nombreux) ont pensé que les internautes pouvaient créer leur propre "fil" d'information, en relatant ce qu'ils voyaient, constataient, etc. Mais une vidéo prise d'un portable (voire d'une caméra numérique) n'est pas une information. Qui plus est les images sont facilement manipulables et manipulées. Enfin, donner à chacun la possibilité de "faire l'information" a donné lieu à des dérives très sévèrement fustigées par les "professionnels" établis - alors qu'ils ne sont pas si blancs, mais la bataille était inégale. Il est de fait qu'un film brut n'est pas une information en soi.
L'information continue à être le fait d'agences (Reuters, AFP, ..) qui ont des sources et des moyens considérables par rapport aux internautes, qui ne sont pas légitimes pour les autorités (ou qui, le devenant, ne seraiant plus légitimes pour les internautes).
Le résultat est que nombre de sites traitant d'information sans être des extensions d'institution de la presse, commentent des commentaires. Slate, Atlantico, Rue89, Agoravox, ... se contentent de commenter des articles déjà publiés, et se font référencer comme sites d'information ! Cette tendance existait déjà dans la presse "classique", pour les "analyses" de sondages.

 

Quelles conséquences ?


L'information est nécessaire pour prendre des décisions pertinentes, soit dans sa vie personnelle, soit dans sa vie professionnelle. Mais elle est biaisée. Alors que faire ?
D'abord exercer son esprit critique de manière contrarienne : si l'on me dit ceci, que veut-on donc que je pense, et à qui cela profiterait-il ? Cela me profiterait-il ?
Pour nos amis du consortium, c'est plus simple : quand une idée apparaît dans la presse, sur un secteur d'investissement par exemple, elle est déjà obsolète.

dimanche 18 mars 2012

Riches

Riches : qui sont-ils ?

En cette période électorale française se pose la questions des "riches", soit qu'il faille les taxer davantage, soit que l'on craigne leur exil vers des cieux fiscaux plus cléments et l'appauvrissement qui s'ensuivrait.

Régulièrement paraissent des classement des plus grandes fortunes soit mondiales, soit nationales. C'est le patrimoine surtout qui est évalué, tel que déclaré aux autorités fiscales du pays, et tel que recoupé par la presse financière (pour la valeur des actions par exemple). Le dernier classement du magazine Challenges classe parmi les premières fortunes de France des propriétaires d'entreprises, généralement cotées en bourse. Il faut toutefois distinguer les fortunes héritées (famille Bettencourt, pour L'Oréal), des fortunes constituées par un entrepreneur (Xavier Niel, pour Illiad). Il est aussi à remarquer que peu de ces entrepreneurs ou héritiers détiennent la majeure partie de leurs sociétés (à quelques notables exceptions comme Bernard Arnaud, la famille Mulliez, pour Auchan,...). Mais évaluer un patrimoine n'est pas évaluer les revenus réels : par exemple, les actions d'une entreprise constituent un patrimoine (des biens) qui ne se réalise qu'à la vente. Alors que les dividendes constituent un revenu.
[Il est par ailleurs étonnant que le patrimoine soit imposé dans de nombreux pays alors que sa valeur ne se réalise que lors de la vente. Mieux vaudrait imposer la vente, et les revenus tirés de ce patrimoine.]
Si l'on ne prend en compte que les revenus, fussent-ils variés voire en nature, le groupe des "riches", en France, s'accroît de sportifs et d'artistes, voire de "managers".

Taxer davantage les riches ?

Cela semble légitime quand l'on demande à l'ensemble des contribuables des efforts supplémentaires face à la crise. Il est en effet difficile de comprendre, comme le disait Warren Buffet, qu'il paye proportionnellement moins d'impôt que sa femme de ménage, et ce légalement. Mais sur leurs revenus, essentiellement. Que soit décrété un revenu maximum n'est pas non plus une aberration, d'un point de vue démocratique, et de justice : une échelle des revenus réels de un à quarante n'est pas une aberration : cela fait presque 52000€ nets par mois, soient 624000 par an. Par revenus réels il faudrait entendre ceux qui sont perçus, même en nature, mais non la part qui est épargnée ou investie (car immobilisée).
Il se dit qu'une telle taxation fera fuir les "riches" et appauvrira par conséquent la nation.

Le "risque" de l'exil fiscal des "riches".

Le site internet du Monde Diplomatique comporte un article de F. Lordon qui démonte ce type d'argument. On ajoutera que cet exil fiscal a déjà eu lieu : les sportifs et artistes les plus riches sont majoritairement domiciliés fiscalement à l'étranger (mais ils font leurs bénéfices en France), quant aux entrepreneurs, ce sont surtout les héritiers qui vivent à Bruxelles, par exemple. La fiscalité française avantage ceux qui sont restés et payent moins d'impôts sur leurs sociétés que les PME. 

Et quels sont les risques véritables de cet exil ? 

Pour les saltimbanques (sportifs ou chanteurs), l'exil fiscal est déjà une réalité. Il est possible de les déchoir de la nationalité française s'ils refusent de contribuer à l'impôt en France, ou de taxer davantage leurs prestations dans l'hexagone ou à partir de celui-ci ou encore de leur appliquer une "exit tax" sur le modèle des Etats-Unis.

Pour les "managers", ils auront l'occasion de mesurer leur "employabilité" à l'étranger. Ils ne manque pas de gens en France pour les remplacer.

Restent les entrepreneurs et les héritiers. Ces derniers, s'ils agissent massivement de façon inconsidérée, s'exposeraient à une forme ou une autre d'expropriation pure et simple -et ils le savent : ils perdraient toute légitimité à faire valoir leurs droits en s'expatriant massivement. Pour les entrepreneurs, il en existe de plus intéressés par la création d'affaires qui marchent, que par la fortune qu'elles assurent, et ils sont plus nombreux qu'on ne le croit. Et gagner quarante fois plus en termes de revenu (hors patrimoine et investissements) n'est pas non plus une mince motivation

En tout cas, il semble que la société française soit mûre pour une remise à plat de la fiscalité, dans le sens d'une plus grande justice, et d'un effort demandé à tous, riches inclus. Les cris d'orfraie de la presse aux ordres (pléonasme) n'y changent rien.

Mais, vigilance : l'élection présidentielle, puis législative court le risque d'être encore confisquée.

vendredi 16 mars 2012

consortium 12

Ce douzième bulletin est une modeste synthèse d'une vidéo-conférence assez informelle sur la mondialisation et son état actuel, pour que nos membres puissent en tirer quelques perspectives, et investir , contribuer ou freiner les tendances qui se dessinent.
Les interventions furent de qualité, mais parfois très techniques. L'anonymat des intervenants sera respecté, c'est notre charte.

Le thème majeur fut celui de la mobilité.
En effet, il existe diverses capacités de mobilité.
Et diverses causes :
l'une offensive : faire des affaires ailleurs, où elles peuvent être plus rentables (et mettre en concurrence des lieux diversement productifs ou compétitifs),
l'autre défensive : mettre ses biens et ses proches à l'abri d'une situation menaçante, voire changer de localisation.
Le problème est qu'il faut distinguer les possibilités de mobilité géographique entre les biens (et selon leur type) et les personnes - pour faire tès simple.
Les biens.
Les capitaux.
Les capitaux se déplacent facilement (avec des frais), d'un continent à l'autre, à une vitesse appéciable. Certes il faut procéder à des montages pour restreindre la traçabilité que demande (mollement) la justice de certains états. Mais le nombre de "paradis fiscaux" et d'officines spécialisées garantit les transferts de fonds internationaux, à condition qu'ils soient importants, et moyennant des frais conséquents (mais inférieurs aux diverses taxations des états).
Les actions et obligations, cotées en continu sur les marchés, peuvent constituer une bonne alternative au déplacement de liquidités, mais il faut les gérer. De toute façon, les capitaux "liquides" (en monnaie) doivent s'investir pour être concrétisés, pour ne pas rester virtuels. C'est pourquoi les mafias pratiquent le "blanchiment" : tant que leur argent n'est pas investi, sa valeur reste virtuelle, alors que les appartements ou les commerces sont bien réels, et s'avèrent le plus souvent rentables..
 
Les biens meubles.
La mobilité des biens meubles paraît relever de l'oxymore : ni les appartements, ni les commerces, ni les usines ne peuvent s'exporter d'un pays à l'autre, ne peuvent suivre leur propriétaire. Là encore, tout est question d'échelle. Et il existe des facilités à grande échelle.
Les appartements ne peuvent se déplacer ? Mais une société de dimension internationale qui les gère peut procéder à des ventes dans un pays pour des achats dans un autre (des arbitrages). Néanmoins, la propriété immobilière se conçoit différemment à cette échelle, par rapport à l'investisseur français (par exemple) qui aurait quelques appartements et en percervrait les loyers : il n'est pas dans la course.
Même chose pour les commerces.
Les usines peuvent aussi s'exporter - ou se délocaliser. Avec l'avantage que la zone d'arrivée subventionne souvent la nouvelle installation. En effet, à l'exception des mines, il n'est aucune industrie qui soit liée à un lieu, compte-tenu toutefois des infrastructures de transport. Ainsi, l'on peut acheter le coton au Mali, fabriquer des t-shirts au Vietnam, les vendre aux USA et en Europe.
Donc, même pour les biens meubles, la mobilité mondiale est plus que possible : elle est en oeuvre.
Il ne reste que les terres, qui ne soient pas délocalisables, mais leurs produits le sont (voir notre communiqué 11).
 
Les personnes.
Cela peut paraître cynique, mais l'internationalisation et la capacité à changer de "patrie" selon les avantages escomptés de ce changement, ne concernent qu'une petite partie des "élites". Les barrières linguistiques restent réelles pour l'ensemble des populations. Et heureusement. Si tous les chômeurs européens débarquaient en Chine ...?
Tant qu'il n'existe pas officiellement de langue de référence internationale (même si l'ango-américain prétend à cette position), les langues nationales priment. Ce qui peut être un handicap, ou un avantage : dans une négociation en Chine, maîtriser le mandarin est un avantage.
De fait, changer de patrie prend deux formes extrêmes : l'expatriation des "riches", et l'immigration des "pauvres".
La première est discrète. La seconde est plus visible


Que le consortium ne s'inquiète pas. Les flux de capitaux restent bien orientés.

dimanche 11 mars 2012

classes moyennes

Les classes moyennes : ventre mou de la démocratie

Les classes moyennes ou la classe moyenne, au singulier, est un sujet récurrent en période éléctorale, et une gourmandise de sociologues en mal de papier en dehors de ce type de période. Que l'on puisse utliser indifféremment le singulier ou le pluriel pour désigner cet "objet" de réflexion révèle soit sa complexité, soit son inanité.

Le numéro de mars 2012 du mensuel Alternatives Economiques propose un dossier pédagogique sur la question. Ce dossier confronte plusieurs définitions de "la classe moyenne", en termes de revenus, de valeurs morales et sociales (de mode de vie), de niveau d'éducation et de formation. Ce dossier ne donne pas de réponses mais pose plutôt les questions, et il atteint son but de la sorte.

Il faut toutefois distinguer les "indépendants" qui possèdent leur moyen de subsistance : artisans, commerçants, petits entrepreneurs, agriculteurs, ... et qui peuvent salarier quelques employés. Il est courant d'agglomérer à ces indépendants ceux qui exercent une activité réglementée, des chauffeurs de taxis aux notaires, médecins et pharmaciens. En fait, l'ensemble des professions libérales, où l'on n'est pas salarié. Cette agglomération me semble abusive, toutefois. Un chauffeur de taxi n'est pas à comparer à un chirugien exerçant en clinique privée, ou à un avocat qui possède son cabinet. Les professions dont l'exercice est réglementé constituent d'ailleurs une liste "à la Prévert", en France. Et la création des autoentrepreneurs ne simplifie pas la question.

Je propose que l'on distingue ceux qui emploient des salariés et ceux qui ne le font pas (parce qu'ils ne le peuvent pas, pour raisons réglementaires, ou de moyens). Parmi ceux qui emploient des salariés, certains le sont eux-mêmes, par exemple les directeurs de supermarchés, ou d'établissements de restauration rapide. Ce critère exclut la plupart des autoentrepreneurs, les chauffeurs de taxi, les commerces familiaux (de moins en moins nombreux), les exploitations agricoles familiales, les artisans "solitaires", etc. Certes ce sont des gens qui travaillent dur, mais les revenus qu'ils tirent de leur activité ne leur permettent pas de l'accroître au point d'embaucher. Alors que ceux qui embauchent doivent assumer les charges afférentes aux emplois salariés. 

Mais convient-il de mettre dans la même catégorie les salariés gérants et les "indépendants" ? La réponse serait négative a priori dans la mesure où l'autonomie de décision n'est pas la même : le salarié gérant se voit fixer des objectifs, alors que l'indépendant les fixe lui-même. Les responsabilités sont différentes également : un salarié-gérant sera "remercié" en cas d'erreur, un indépendant sera contraint de liquider son affaire en cas d'erreur, et ce sur ses biens propres (il perdra son fonds de commerce par exemple). 

A notre avis, la définition des classes moyennes devrait principalement prendre en compte le rapport au travail : la propriété des moyens de production et la capacité à embaucher. Les salariés, fussent-ils de hauts revenus, ne relèvent pas du même rapport au travail puisque leurs biens (considérables ou modestes) ne sont pas impliqués ; puisque ce ne sont pas eux qui décident in fine de la stratégie de leur entreprise.
Il est vrai que l'expansion du salariat au XXe siècle a pu brouiller les cartes, avec le développement de rémunérations annexes : primes, stock-options, bonus, ... qui concernent principalement les dirigeants salariés, voire certains "cadres". La "responsabilité" économique est comparable entre les "managers" et les entrepreneurs, du point de vue de la gestion des entreprises : les erreurs donnent lieu à des licenciements, par exemple. Et, dès lors qu'il a aussi un conseil d'administration et des investisseurs, l'entrepreneur est dans la position du "manager" salarié : rendre compte au conseil d'administration, et suivre les décisions des actionnaires principaux.

En quoi les classes moyennes sont-elle le "ventre mou" de la démocratie ?

Si les revenus ou le niveau de vie peuvent être comparables, dans une certaine mesure, entre salariés et indépendants, les valeurs des uns et des autres diffèrent profondément, malgré le discours ambiant, qui agrège des situiations hétérogènes dès qu'il s'agit de traiter des classes moyennes. Certes de nombreuses études ont constaté que lorsque les revenus médians dominent, le PIB des états concernés augmente, la consommation aussi. Mais sans s'interroger sur la structure de ces revenus médians : augmentation des salaires de fonctionnaires ? dynamisation du commerce ? création de petites entreprises ? ...
Or la démocratie représentative est fondée très souvent sur l'élection de personnes "issues" de la classe moyenne (mal définie), qui présentent des programmes électoraux se disant adressés à la nation. Mais les classes moyennes représentent un ensemble d'intérêts contradictoires, et sans cohérence. Et elles partagent les valeurs de la classe dirigeante, sauf si celle-ci les abandonne brusquement (comme en 1933 en Allemagne). Si les classes moyennes n'existent pas en tant que telles, elles sont un terreau favorable au conservatisme de centre droit, ou gauche, et annihilent (par leur paralysie) toute réflexion alternative. Reste, en cas de crise, le choix d'un extrême.

samedi 3 mars 2012

presidentielle française(5)

Présidentielle française (5)

En ce début du mois de mars, l'élection présidentielle française occupe au moins 20% des "informations" des médias français, écrits ou autres. Les comptes-rendus restent encore inégaux : les discours de Dupont-Aignan ou d'autres "petits candidats" sont peu relayés, alors que ceux du président-candidat font systématiquement la une. Le candidat du PS, François Hollande est moins bien traité en ce que ses discours sont systématiquement relayés avec le commentaires de l'UMP, alors que la réciproque est nettement moindre. S'il est fait part du discours de F. Bayrou, c'est bien en deçà, mais moins que Marine Le Pen qui pourtant le devance dans les sondages. On a ressorti De Villepin cette semaine, mais de façon si tronquée qu'il fut inaudible (a-t-il réellement un propos original ?). 


Cette semaine, le Salon de l'Agriculture était le lieu où les candidats devaient être vus, filmés, et entendus sur leurs propositions.

Pour nos lecteurs étrangers, ce salon est une manifestation annuelle qui se déroule à Paris. C'est une gigantesque ferme, où sont présentés les plus beaux spécimens des produits de nos campagnes : taureaux, vaches, moutons, volailles, ... mais aussi les fromages, les charcuteries des terroirs, et les autres productions agricoles régionales. Certes les problèmes du monde agricole sont aussi évoqués, et chaque candidat y va des ses propositions pour le développement de l'agriculture française. Mais la "voix" de celle-ci est encadrée par la FNSEA ("syndicat" dominant, implanté dans presque toutes les institutions), qui représente les intérêts de l'agriculture dominante en termes financiers : céréaliers, betteraviers, l'élevage intensif de porcs et volailles : une agriculture industrialisée - dont les produits sont peu présents au Salon de l'agriculture.

Les consommateurs n'ont qu'un accès partiel à ces beaux et bons produits, souvent chers dans les boutiques spécialisées, et sur les étals des marchés. Quant à la grande distribution, elle en présente peu, et toujours chers. Le consommateur comprendra aisément qu'un poulet élevé en plein air et nourri au grain soit plus cher qu'un poulet élevé en batterie industrielle et gavé de granulés, mais que les prix aillent du simple au double, non.

Ainsi le Salon de l'agriculture présente-t-il une image faussée à plusieurs niveaux :
  • les produits, les bêtes, et même les producteurs, ne sont qu'une vitrine. Certes ils représentent l'excellence, donc une minorité, mais sans rapport avec ce que l'on consomme réellement. Par exemple, au Salon de l'agriculture, les porcs sont propres et disposent d'espace. Ceux dont le consommateur achète la viande ont vécu de façon concentrationnaire, sur une surface restreinte, sans jamais connaître autre lieu que leur enclos de béton.
  • les produits artisanaux (fromages, charcuteries, ...) que ce Salon met en avant masquent à peine que plus de la moitié de la consommation de ces produits provient de l'industrie agro-alimentaire, qui suit une autre logique que celle de la production artisanale. Le camenbert et l'emmental l'illustrent bien.
  • La paysannerie est aussi caricaturée. Voilà de beaux agriculteurs propres sur eux et encartés à la FNSEA, unanimes à soutenir le gouvernement conservateur qui leur allouera le plus de subventions. Les gros céréaliers ayant la décence de se faire représenter. Entend-on les éleveurs ovins, sinistrés ? Les arboriculteurs ?
Ce Salon de l'agriculture où se pressent les candidats à l'élection présidentielle caricature à lui seul le problème de la représentation démocratique : n'y sont présentés que les meilleurs artisans, alors que l'ensemble de la population consomme les produits de l'industrie. Et cette aristocratie de l'excellence n'est pas elle-même représentée dans les instances qui décident.
Consommateurs et candidats communient avec une vitrine, alors que l'industrialisation de l'agriculture domine (voir notre billet du 23/02). 

Comment résoudre les problèmes, voire les anticiper, si leur représentation est faussée ? Cet aveuglement volontaire est une des sources des problèmes de l'Occident, et de la France plus particulièrement : l'on noircit ou rosit à dessein la réalité, que l'on évacue ainsi au profit de représentations manipulées. 

Les citoyens ne se retrouvent plus dans ces "signes" qui contredisent leur réalité : les indicateurs sont falsifiés depuis des années, et cette falsification (ce mensonge) a été érigé en dogme depuis Jospin, avec le mantra du "sentiment d'inflation" opposé aux chiffres officiels : l'on a constaté a posteriori que l'inflation était bien réelle, alors qu'elle avait été niée par les statistiques officielles (voir la question du passage du franc à l'euro, et l'augmentation des prix qui s'ensuivit).


Illusion, mensonge, leurres, tout est fait pour brouiller l'information du citoyen, qui doit voter. Mais si l'on pouvait se passer de son vote ! Comme cela commence à se faire en Europe... En Grèce par exemple (voir le billet du 16/2).